Dépendance technologique et captation économique : la hausse des coûts du cloud en accusation

Selon une nouvelle étude du cabinet Asterès, réalisée pour le compte du Cigref en mai 2026, la dépendance technologique de l’Europe envers les géants mondiaux du cloud et du logiciel est en train de se transformer en une véritable captation de richesse. En cause : une inflation tarifaire galopante et imposée, qui menace directement l’innovation et la compétitivité du continent.

Une spirale inflationniste hors de contrôle

Pour les entreprises et administrations européennes, la facture numérique explose. L’étude révèle que le coût des services de cloud et de logiciels a augmenté en moyenne de 8,7 % par an sur les trois dernières années, soit plus de trois fois l’inflation de référence du secteur. Pire encore, cette trajectoire s’accélère : les Directeurs du numérique (DSI) anticipent des hausses de 12 % par an pour les cinq prochaines années. Lors de certains renouvellements de contrats, les bonds tarifaires atteignent en moyenne 51 %, avec des pics extrêmes signalés jusqu’à 300 %.

Comment expliquer une telle flambée ? Le marché souffre d’un déficit concurrentiel chronique. Les fournisseurs (majoritairement américains, qui détiennent 83 % des parts de marché) profitent de ce que les économistes appellent le « vendor lock-in », ou verrouillage propriétaire. Les coûts techniques, commerciaux et organisationnels pour changer de fournisseur sont si élevés que les clients se retrouvent captifs, contraints d’accepter des hausses de prix faciaux, des ventes groupées forcées (bundlisation) ou des modifications unilatérales de métriques de facturation.

L’IA, l’alibi parfait ?

Pour justifier ces hausses, les grands éditeurs mettent en avant l’intégration systématique d’outils d’Intelligence Artificielle (l’« IA by-design »). Cependant, la promesse de gains de productivité massifs peine à convaincre sur le terrain.

L’enquête d’Asterès est sans appel : seuls 23 % des DSI constatent des effets immédiats et mesurables sur la productivité grâce à ces nouveaux outils. À l’inverse, 52 % n’arrivent pas à en mesurer les gains, et 25 % y voient même des effets négatifs ou redondants. Au final, 93 % des répondants estiment que les hausses de prix imposées sont injustifiées au regard des bénéfices réels.

Un effet d’éviction : l’innovation européenne sacrifiée

Pour absorber ces surcoûts colossaux, les organisations européennes n’ont d’autre choix que de tailler dans leurs budgets. Les hausses tarifaires agissent comme un effet d’éviction massif, forçant les entreprises à sacrifier d’autres investissements cruciaux.

L’étude chiffre à 65 milliards d’euros par an le montant des dépenses purement et simplement annulées en Europe. Les premières victimes de ces coupes budgétaires sont les Entreprises de Services Numériques (ESN) locales, privées de contrats de prestations. Mais cela pénalise également l’investissement productif et la Recherche & Développement (R&D), amputés de 16 milliards d’euros en Europe.

On assiste ainsi à un basculement comptable périlleux : les budgets numériques passent d’une logique d’investissement (CAPEX) propre à l’entreprise, à une logique de coût d’exploitation (OPEX) versée sous forme de rente aux fournisseurs.

Une saignée macroéconomique estimée à 107 milliards d’euros

À l’échelle macroéconomique, la facture est vertigineuse. En extrapolant cette dynamique à horizon 2030, sur une base de 400 milliards d’euros de dépenses annuelles, Asterès estime le surcoût lié à l’inflation à 140 milliards d’euros par an en moyenne. Sur cette somme, 93 milliards sortent définitivement de l’économie européenne.

Par le jeu des effets en cascade (pertes directes, indirectes pour les fournisseurs de rang 1, et baisses de la consommation induite), cette fuite de valeur se traduira par :

– Une perte de 107 milliards d’euros de valeur ajoutée par an, soit 0,6 point de PIB européen.

– Un manque à gagner de 1,4 million d’emplois non créés d’ici 2030.

Alors que l’Europe cherche désespérément à combler son retard de productivité, cette « sur-inflation » logicielle vient directement saper ces ambitions. Si aucun sursaut concurrentiel ou politique (comme un soutien volontariste à l’industrie numérique européenne) ne vient briser cette trajectoire, le cloud et les logiciels risquent de ne plus être les moteurs de la croissance européenne, mais ses principaux freins.