Appelons-le Bernard. Non pas que ce citoyen ordinaire veuille absolument rester dans l’anonymat. Simplement, il n’existe pas encore. Peut-être même n’est il pas encore né. Mais qu’importe. A l’image de Marianne qui symbolise la République, du Soldat inconnu qui rappelle les batailles passées, notre citoyen ordinaire symbolise les victoires futures de la République. La République numérique, bien sûr.
Lorsqu’il se réveilla, ce matin du 24 septembre 2050, il faisait soleil sur Paris. Mais il le savait déjà : son téléphone mobile avait certes émis une sonnerie (un lent morceau de musique classique de son compositeur préféré), mais également affiché la météo du jour. Le service personnalisé de Météo France lui envoyait par message multimédia, les conditions climatiques pour les prochaines 24 heures. Il n’oubliait jamais de les consulter avant de choisir ses vêtements dans l’armoire.
Ce jour là, le réveil sonna à six heures trente précises. Ce n’était pas son heure habituelle mais, la veille, en jetant un coup d’œil à son agenda électronique (il en faisait défiler le contenu sur l’écran géant du salon), il vit que la journée serait chargée : « ne pas oublier le rendez-vous avec McGillian, penser à payer les impôts, penser à réserver les prochaines vacances à la montagne, penser à la Poste, penser à prendre rendez-vous à l’hôpital… et penser à convoquer le conseil d’administration par mail crypté ».
Bernard soupira : en plus de ses responsabilités de chef d’entreprise, il lui fallait assurer le quotidien. Tout le quotidien, sa femme, consultante dans un grand cabinet de conseil, étant partie pour trois jours en séminaires de travail sur « les technologies de l’information ». Technologies qui, depuis 2006, n’était plus « nouvelles ». Le terme « N » de NTIC, sigle que l’on employait souvent au siècle dernier ayant disparu du vocabulaire. Cela avait fait même l’objet de quelques lignes au Journal officiel, signée par le Premier ministre lui-même (le poste de ministre de la Réforme de l’Etat n’existait plus, celle-ci ayant été achevée) qui tenait à impulser un nouveau changement « symbolique mais fondamental », disait-il, ne craignant pas d’accoler deux termes que tout opposait à priori.
— P’pa, où est mon cartable virtuel ?
L’interpellation de son plus jeune fils, Clément, douze ans le réveilla complètement avant qu’il ne reparte dans un demi-sommeil. Clément se levait très tôt, enthousiaste à l’idée d’aller au collège.
— Heu…, dans le PC de ta mère ? C’est elle qui t’a aidé à faire tes devoirs avant de partir.
Né en 2038, Clément avait toujours vécu dans un environnement peuplé d’ordinateurs : à la maison bien sûr, à la mairie (lorsque sa mère l’y emmenait), dans l’entreprise de son père, dans les magasins, chez tous ses copains… et surtout au collège, où l’on ne connaissait guère le papier. Les réseaux sans fil et les technologies à très haut débit voisinaient avec des contenus multimédias accessibles sur des écrans plats géants (le proviseur avait tout de même conservé un tableau noir, de la craie et un chiffon usagé, pour montrer aux élèves « l’ancien temps »).
— Je le trouve pas !
Cette fois, Bernard était obligé de se lever. Le cartable virtuel ressemblait à un ordinateur portable ultra léger et ultra plat. Chaque soir, il était possible de le synchroniser avec le serveur du collège, tout comme avec n’importe quelle machine. Les derniers cours étaient ainsi téléchargés et, dans l’autre sens, les devoirs et exercices faits à la maison étaient envoyés vers les bureaux virtuels des professeurs, chacun gérant plusieurs classes virtuelles, réunies au sein de campus non moins virtuels. La mère de Clément avait elle-même téléchargé les exercices que son fils devait faire pour la semaine, pour l’aider, mais avait omis de les transférer dans le cartable virtuel de son fils. « Une tâche de plus dont je vais devoir me charger », soupira Bernard.
Après le petit déjeuner, Clément partit pour le collège. Descendant l’escalier, il cria à son père : « N’oublie pas de m’envoyer mon cartable sur l’intranet de l’école que je puisse m’y connecter dès que j’arrive ! »
Bernard put enfin attaquer sa journée. Il vérifia dans son portefeuille qu’il était bien en possession de sa carte de vie quotidienne multiservices. Sa voiture était au garage pour la révision annuelle et il était contraint d’emprunter les transports en commun. Comme son ordinateur était allumé, il visualisa la carte de la circulation routière de l’ouest de Paris. Les bouchons étaient indiqués en rouge et le vert symbolisait une circulation fluide. Mis à part les quelques points rouges habituels, l’écran renvoyait une belle couleur verte sur tous les grands axes. « Rien de plus barbant que des bus qui n’avancent pas, pris dans des embouteillages… », pensa-t-il.
Aujourd’hui, il avait un rendez-vous avec un client important : Jeff McGillian, patron d’une grande entreprise britannique de matériels électroniques, avec qui Bernard envisageait de conclure un contrat de distribution pour le marché français.
L’autobus arriva enfin. Il passa sa carte de vie quotidienne multiservices dans le lecteur installé à l’avant de l’autobus qui le mènerait dans le centre de Paris. Pendant un instant, il avait craint de l’avoir laissée dans sa voiture (la carte multiservices servait également pour le télépéage). Le lecteur émis un bip et afficha : « bonjour Monsieur Darnel… La Régie des transports vous souhaite un excellent voyage ».
Il avait bien sûr noté l’adresse du lieu de rendez-vous et n’eut aucun mal à se repérer. Grâce au système de cartographie embarquée proposé par la RATP, il avait gagné du temps en repérant durant son trajet : le plan du quartier en trois dimensions (en en couleurs !) affiché sur l’écran lui avait indiqué l’endroit exact de son rendez-vous. Aucun moyen de se perdre, son lieu de rendez-vous clignotait en rouge. Et il avait visualisé l’immeuble grâce aux images numériques.
Le rendez-vous dura deux heures pendant lesquelles furent réglés les détails des procédures douanières. Ils avaient d’ailleurs ri en imaginant la difficulté de leurs ancêtres, manipulant des kilos de papier, tamponnant des centaines de formulaires et contrôlant manuellement des tonnes de marchandises. Aujourd’hui, l’interconnexion des systèmes d’information douaniers fonctionnait depuis 2008, année où fut inauguré, par les ministre des finances des pays européens, l’application phare du système douanier, permettant d’enregistrer automatiquement, dès la sortie d’usine, tous les transferts de biens, avec prélèvement immédiat des taxes. Le plus difficile était de choisir les articles dans le catalogue multimédia en ligne, le reste n’était qu’accessoire…
— Aussi simple que de créer une entreprise, remarque Bernard, se souvenant que la naissance de sa SARL avait été bouclée en moins d’une heure.
— Ubiquitous customs , isn’t it ? ajouta McGillian.
Fini le temps où, comme lui avaient raconté ses grands-parents, qui avaient connu les premières heures des « autoroutes de l’information » (des vieilles « Une » du magazine Wired datant de 1995 ornaient encore leur appartement), le commerce en ligne était compliqué, surtout pour acheter les derniers gadgets, CD et DVD aux Etats-Unis. Il fallait non seulement se connecter à une vitesse de 33,6 Kbits par seconde (les ados d’aujourd’hui n’imaginaient même pas que cela soit possible, tout comme ceux de la fin du XXème siècle ne concevaient guère que l’on ne puisse pas avoir l’électricité et le téléphone, fit-il non portable), mais également remplir plusieurs formulaires pour être en règle avec les douanes.
Le déjeuner fut rapide et frugal. Bernard, rentré chez lui, avait choisi de consacrer son après-midi à respecter scrupuleusement son agenda. « Du plus agréable au plus douloureux », résuma-t-il. Il devait, d’abord, régler le problème des vacances d’hiver. L’informatique et les programmes de e-tourisme, généralisés, avaient beau être très performants, ils n’avaient en rien résolu un problème vieux comme le monde : la rencontre de l’offre et de la demande, surtout lorsque la demande est trop importante. L’office du tourisme de Val d’Isère offrait en ligne, sur son site portail personnalisable, toutes les prestations de e-tourisme : plan en trois dimensions, vidéos de simulation de descente des pistes de skis, visites virtuelles des principaux hôtels, messagerie avec tous les loueurs d’appartements, possibilités de réserver dans les salles de spectacles et les restaurants… Bernard effectua son dernier clic de confirmation seulement quinze minutes après s’être connecté : appartement, matériels de skis étaient réservés, et même des heures de baby sitting avaient été pré-payées. Le site de la SNCF lui fournit les billets imprimables dont la famille aurait besoin. Ce moyen d’acheter ses titres de transports avait un tel succès que la SNCF avait réduit considérablement ses points de ventes physiques et reconverti une partie de ses personnels en « consultant en tourisme », mêlant centre d’appels et des « points de voyages ».
« Du plus agréable au plus douloureux » : Bernard se connecta sur le site portail de l’administration des impôts. Il devait vérifier les prochaines échéances pour payer la TVA, via l’application ITT (InteractiveTéléTVA) et, surtout, régler, en ligne, le troisième tiers de l’impôt sur le revenu. Le site personnalisé monimpôt.fr permettait de consolider en un seul dossier fiscal l’ensemble de la situation, avec un historique de trente ans et des projections à un horizon de trois ans : impôt sur le revenu, TVA, taxe professionnelle (elle n’avait pas été encore supprimée, malgré les multiples déclarations des ministres des finances et les dizaines de rapport officiels sur le sujet)…
Bernard en était à sa troisième simulation fiscale (celle qui effectuait des prévisions de taux d’imposition global à trois ans) lorsque le téléphone sonna.
C’étaient son père.
— Tout s’est bien passé ?
— A merveille, mon garçon, ta mère se porte au mieux !
Son père lui raconta alors le détail de l’opération chirurgicale qui s’était déroulée dans une clinique de Strasbourg, via un réseau de télémédecine avec un chirurgien situé à Marseille pilotant un robot.
— C‘était un robot, tu te rends compte !
— Aujourd’hui, tu sais, c’est très courant…
— Je ne m’habituerai jamais à ces trucs, ils sont quand même moins intelligents et habiles qu’un homme !
— Moins habiles, sûrement pas, quant à l’intelligence, c’est le médecin qui la conserve, la preuve ! T’as gardé la vidéo de l’opération ?
— Quoi, tu es devenu fou ?
— Je plaisante….
Son père n’avait pas fini d’être étonné par le changement technologique. Il était né à la fin du siècle dernier, dans les années 1970, époque où l’on ne connaissait pas Internet ailleurs que dans les laboratoires de recherche universitaires de Californie. Il avait été professeur dans un collège de la banlieue parisienne et sa femme, la mère de Bernard, avait intégré la fonction publique, au ministère du Travail. Le cartable virtuel, la télémédecine, la dématérialisation des documents, le paiement des impôts en ligne, le commerce électronique, les cartes à puces multiservices et les bornes interactives…. : ils étaient loin d’imaginer que leur vie quotidienne s’en trouverait bouleversée, des années plus tard. Inévitablement, les réunions familiales abordaient « le bon vieux temps » comme l’appelaient les parents de Bernard. « Le bon vieux temps… dépassé », rectifiait celui-ci.
Bernard raccrocha le combiné du téléphone, non sans avoir, une fois de plus, vanté les mérites de la technologie, y compris pour sauver des vies humaines. Il lui restait à planifier ses rendez-vous pour son prochain chek-up médical. Certes, il fallait toujours se rendre chez le médecin, mais une partie de l’examen s’effectuait en ligne, grâce à une application sécurisée, liée au dossier médical unique dont tous les français étaient pourvus, avec un accès personnalisé au site portail masanté.fr. La carte des créneaux horaires libres s’afficha sur son écran, il opta pour un rendez-vous deux semaines plus tard, reçu instantanément par message électronique une confirmation.
Il ne lui restait que quelques minutes avant que Clément ne rentre de l’école. il se connecta sur le site postenclic.fr. Il avait besoin de télécharger des formulaires d’envoi en recommandé et en profita pour acheter un carnet de timbres pré-imprimés qu’il utiliserait plus tard. Le dernier timbre sortait de l’imprimante lorsque Clément poussa la porte d’entrée de la maison.
— J’peux mettre la télé ?
— Et tes devoirs ?
— La prof de maths n’a pas fini de les « finaliser » comme elle dit ; ils seront téléchargeables dans une heure.
— Alors, ta journée ?
— Comme d’hab, tiens, ils nous ont demandé ce qu’on voudrait faire plus tard !
— Qu’as tu répondu ?
— Historien des technologies… Ca me plairait assez de fouiner dans les archives numériques pour retrouver comment c’était avant…
— Bonne idée… mais passe ton cyberbac d’abord !
Un bruit interrompit la conversation.
Le cartable virtuel venait déjà de se connecter pour télécharger les cours à réviser pour le prochain contrôle… La prof de mathématiques avait été plus rapide que Clément n’avait imaginé.
