Xerfi a publié une étude sur les hébergeurs et gestionnaires de data centers. L’analyse d’Alexis Jouan, directeur d’études chez Xerfi.
Les perspectives s’annoncent plus que prometteuses pour le marché des data centers. Pour quelles raisons ?
Au cœur de la révolution numérique, le marché des data centers s’annonce en effet très porteur en France. D’abord, la digitalisation de l’économie entraîne une explosion du cloud computing et du streaming vidéo en haute définition, ce qui dope mécaniquement la demande en puissance de calcul et en capacités de stockage.
Ensuite, l’essor de l’intelligence artificielle (IA) est un véritable facteur de soutien, à condition d’en avoir les moyens. L’entraînement des modèles requiert par exemple des volumes de données colossaux et une puissance énergétique démultipliée, obligeant les opérateurs à concevoir des infrastructures de très haute densité.
D’après nos prévisions, le parc tricolore de data centers devrait croître de 5 % par an pour atteindre 345 sites en 2027, surtout localisés en Ile-de-France, tandis que le trafic Internet s’envolera de 20 % par an sur la période. Et si les investissements annoncés sont massifs, nombre de projets ne se concrétiseront pas. Brookfield a prévu une enveloppe de 15 milliards d’euros pour développer le parc français de Data4, et des partenariats internationaux, comme celui entre la France et les Émirats arabes unis, ambitionnent de créer des campus d’envergure mondiale dédiés à l’IA.
Ajoutons que la France dispose d’atouts concurrentiels décisifs entre une énergie décarbonée grâce au nucléaire, un positionnement géographique central et des hubs stratégiques comme Marseille, porte d’entrée des câbles sous-marins. Autant de facteurs qui font du marché français des data centers un secteur en pleine effervescence.
Toutefois, le décalage entre l’offre et la demande de centres de données entravera à terme l’activité des hébergeurs et acteurs de la colocation. La faute à la rareté et à la cherté du foncier mais aussi aux contraintes réglementaires accrues (artificialisation des sols notamment) ainsi qu’aux oppositions locales. Sans oublier que ces centres de données sont de gros émetteurs de gaz à effet de serre. Le digital représente ainsi près de 4,5% de l’empreinte carbone totale de l’Hexagone.
Comment les exploitants de data centers font-ils alors pour concilier croissance exponentielle et sobriété énergétique ?
Les exploitants de data centers doivent de fait concilier une croissance fulgurante de la demande et des contraintes de plus en plus strictes en matière de durabilité et de disponibilité foncière.
Cette équation complexe les oblige à repenser leurs modèles d’implantation et leurs modes de gestion énergétique. L’une des réponses réside dans l’optimisation du parc existant. Data4 a par exemple lancé une opération de « retrofitting » de son centre DC01 pour accroître la densité de ses salles informatiques sans mobiliser de nouveaux terrains.
De même, la réhabilitation de friches industrielles offre une alternative intéressante, à l’instar de Phocea DC qui a transformé une ancienne usine de Marseille en un data center de nouvelle génération. En parallèle, l’innovation technologique devient un allié incontournable.
Le refroidissement par immersion, expérimenté par Totalinux avec Itrium 1, permet de réduire de 30 % la consommation énergétique liée à la climatisation. L’IA est également mobilisée pour piloter en temps réel la consommation et optimiser l’usage des équipements.
Enfin, les architectures modulaires, telles que les data centers en conteneurs, facilitent une extension progressive et flexible, limitant le gaspillage d’espace et de ressources. Mais si le secteur invente de nouveaux modèles d’expansion, les freins à l’extension du parc persistent.
Comment s’organise le paysage concurrentiel des centres de données ?
Aujourd’hui, la colocation est dominée par des mastodontes étrangers comme Digital Realty, Equinix ou Telehouse, qui renforcent encore leurs positions par des investissements massifs.
Face aux Big Tech américaines (Amazon, Microsoft et Google), des acteurs français cherchent à se faire une place dans le cloud. Mais ils peinent souvent à rivaliser, le critère de souveraineté restant secondaire pour beaucoup d’entreprises. Le marché abrite également une multitude de petits hébergeurs intervenant à l’échelon local. De nouveaux venus, à l’image d’Eclairion ou Sesterce, misent sur l’hébergement haute performance (HPC) pour capter la demande liée à l’IA, mais ils devront surmonter le défi de la scalabilité.
Les géants des télécoms ont, eux, révisé leur stratégie dans le domaine. Altice a cédé ses centres en 2023 et Iliad une part minoritaire de sa filiale Opcore, en charge de l’exploitation de son parc. L’opérateur s’est toutefois associé à un partenaire financier pour renforcer ses positions dans l’hébergement et la gestion de centres de données. Iliad ambitionne en effet de hisser Opcore au rang de numéro un européen de la colocation de data centers.
De son côté, Orange envisage d’ouvrir le capital de ses data centers à des investisseurs tiers pour accéder à des ressources financières supplémentaires sans alourdir son endettement.

